jeudi 10 mai 2018

Vendredi 13

5.100 signes


Gestes matinaux et automatisés. Allumer l'écran puis l'ordinateur. Ranger le sac à main dans le tiroir du bureau. Mettre le téléphone portable sur mode discret et le poser à côté de l'ordinateur. Caler sa veste sur le dossier de la chaise. Tourner la page de l'éphéméride.
Vendredi 13 octobre 2006.
Martine passe son doigt sur le chiffre et s'arrête quelques secondes, ennuyée. La date lui est familière, mais son esprit refuse de faire une quelconque association d'idées.
Elle oublie un anniversaire ? Elle a accepté une invitation à dîner ?
Ce sentiment l'agace, mais, ne pouvant le dissiper, elle décide de faire un tour à la machine à café. Bavardages avant la journée de travail, on prévoit le week-end, on se réjouit d'être un vendredi. Un superstitieux fera un loto tandis que Lydia, la petite blonde du quatrième, déclare d'un ton angoissé que le chiffre 13 lui fait peur.
Faire peur ? Martine imagine un psychopathe armé une tronçonneuse sans fil et éclate de rire.
Il est temps d'attaquer la journée.

Paperasses, coups de fil, visiteurs énervés… Le vendredi va se traîner et c'est à 16:00 que Martine Monique Mathilde Marquet passe son badge devant la pointeuse en en déclenchant le bip familier.

Pourquoi suis-je partie si tôt ? se gourmande-t-elle une fois assise dans le bus. Son regard vague se pose sur la ville qui défile derrière les larges vitres du transport en commun. Elle se demande si elle ne va pas aller errer au centre commercial, histoire de rejoindre une heure plus avancée dans la soirée… quand le déclic se produit !
Vendredi 13 octobre 2006 !
Comment a-t-elle pu oublier une telle date ? Faut-il qu'elle se soit abrutie toutes ces années au contact des humains pour avoir oublié cette information !
Vendredi 13 octobre 2006 : c'est le jour de l'Apocalypse !

Martine Monique Mathilde Marquet regarde son reflet dans la vitre du bus et se demande quelle idiote elle a en face d'elle. C'est le dernier jour pour les humains et elle l'a passé au bureau, dans la paperasse et le café du distributeur…
C'est décidé : ce soir, elle se lâche puisque le monde s'achève à minuit !

Première étape : faisant fi de son forfait téléphonique, elle appelle un à un chacun de ses correspondants. Grandes déclarations d'amour aux jeunes gens un peu séduisants, insultes gratinées pour tous ceux avec qui elle s'est fatiguée à composer, propos tendres aux amis de longue date.
Pas mal de coups de fil quand même… Du coup, quand elle raccroche au dernier correspondant, elle est descendue du bus depuis un moment et a parlé à voix forte dans la rue.
Deuxième étape : le distributeur automatique de billets. Elle vide son compte et en enfonce le découvert.
Troisième étape : bourrage de gueule en règle et drague éhontée, pas question de finir la nuit toute seule… ni même simplement à deux ou trois.

Martine ouvre péniblement les paupières. Enfin, « tente de les ouvrir » serait plus exact. Son crâne est douloureux, ses yeux deux sources de maux effroyables. Une odeur infecte lui agresse les narines et sa raison lui suggère qu'elle en est elle-même la cause.
Elle essaie de bouger, n'osant identifier le lieu où elle se trouve (des containers de poubelles ?) puis renonce.
Après un très long moment, ses paupières se rouvrent et elle sort son téléphone de la poche arrière de son jeans pour en regarder l'écran : samedi 14 octobre 2006, 13:13.
— Merde !
Qu'est-ce que cela peut signifier ?
Le monde doit mourir à minuit un vendredi 13 octobre 2006. Erreur de calendrier ? Non non, c'est bien la date fixée sur le Calendrier Actualisé à l'Heure Dite de Paris, elle en est certaine. Elle en est même tellement certaine qu'elle a insulté la moitié de son carnet d'adresses, flingué son compte en banque, sa dignité et… hum… eu un certain nombre d'échanges intimes avec un certain nombre… d'inconnus !
Sa tête continue de cogner atrocement à l'intérieur de son crâne, mais elle est hélas trop lucide pour ignorer les faits objectifs de la veille au soir qui réaffluent à l'analyse de sa conscience.
— Merde ! répète-t-elle, n'ayant rien de plus pertinent à déclarer.
— C'est con, hein, qu'on ait loupé la date ? fait une voix étrangement familière près d'elle. Suis pas bien certain de savoir quand est prévue la prochaine fenêtre.
— Pardon ? éructe Martine Monique Mathilde Marquet, oscillant entre sourde colère et bouillonnante haine.
— Oh, ça va ! la coupe le Cavalier, mi-amusé, mi-furieux, quoique peut-être un peu honteux. Ça faisait combien d'années qu'on n'avait pas pris un tel pied ?

Dans une ruelle, au milieu des poubelles, une fille hurle sur un inconnu qui n'en était pas vraiment un quand elle a été particulièrement aimable avec des messieurs la veille au soir.

Assis sur un canapé, dans un petit appartement, quelques rues plus loin, un jeune homme un peu timide, qui approche la trentaine et est toujours célibataire, regarde son téléphone portable, incrédule, et se demande si le texto qu'une de ses collègues lui a envoyé la veille est bien sincère.

Y'a aussi trois messieurs qui se demandent où est passé le quatrième… mais, à leur âge, la mémoire, c'est plus tellement ça…

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