samedi 12 mai 2018

La Dame d'Ambray

19.000 signes
Cette nouvelle, écrite en 2003, est disponible aux formats PDF (10 pages) et ePub.

© Hélène Marchetto

La nuit était tombée et les lampadaires s'allumaient, formant un quadrillage régulier sur la ville qui s'étirait à ses pieds. Tescelin sourit. Au-delà des limites de la cité, l'eau s'étendait, lisse et sombre, bordant l'immense port qui ceinturait Ambray. Il jeta un dernier regard à son bureau afin de vérifier qu'il n'avait pas oublié d'éteindre une bougie et quitta la pièce carrée qui dominait le château, point de jonction entre les larges quartiers.
Le souverain suivit les longs couloirs de pierre, éclairés à intervalles réguliers par des chandelles que les domestiques avaient disposées quand la lumière du jour avait décliné. Il se dirigeait vers ses appartements et il passa devant la porte qui menait à ceux de son épouse. À cette heure-ci, le palais était quasiment désert. En se penchant par l'une des larges fenêtres pour observer la cour intérieure, on pouvait voir encore quelque activité dans les cuisines ou les entrepôts, mais la plupart des habitants du château avaient regagné leurs chambres.
Tescelin s'immobilisa un long moment, son regard vide posé sur la poignée de la porte. En bois clair, elle était entièrement sculptée aux armoiries d'Ysmaïl, marquant la limite imaginaire d'un domaine qui n'appartenait qu'à Opaline d'Ysmaïl et d'Ambray, Première Dame de la ville.
Il hésita. Sa gorge se noua alors que son esprit lui adressait des reproches ressassés puis, mû par une soudaine inspiration, il se décida à entrer. Le nouveau couloir était désert, lui aussi, mais des lumières et des chuchotis filtraient sous certaines portes. Face à lui, une porte plus large que les autres fermait la chambre d'Opaline. Il y frappa un coup léger et une servante lui ouvrit. Reconnaissant son seigneur, elle le fit immédiatement entrer et s'éclipsa discrètement.
Tescelin, sans faire attention à la pièce autour de lui, porta son regard sur sa femme. Elle se tenait debout à l'autre extrémité de la vaste salle, près de l'une des fenêtres, son visage collé à la vitre. Ses cheveux bleus et bouclés tombaient sur ses épaules et soulignaient leur peau blanche.
Le cœur de Tescelin s’emballa : aucune femme n’était plus belle !
— Madame, appela-t-il doucement.
Opaline se tourna vers lui, visiblement surprise par cette voix qui la tirait de sa rêverie.
— Tescelin ? Je ne vous ai pas entendu entrer…
— Je ne souhaitais pas vous troubler, répondit le souverain, soudain sans assurance, je venais juste vous saluer avant d'aller me coucher.
Opaline s'était approchée tandis qu'il parlait.
— C'est très aimable à vous, mon ami.
Elle lui tendit sa main. Il la saisit délicatement entre ses doigts et, s'agenouillant, y déposa un baiser.
La tête toujours baissée pour dissimuler son trouble, il sentait son cœur et son corps en feu et il n'eut pas la force de parler.
— Je vais m'allonger également, lui dit-elle d'une voix neutre, lui signifiant qu'il devait se retirer et il s'enfuit presque.

Avant son retour à Ambray et son mariage avec la demoiselle Opaline d'Ysmaïl, héritière d'une puissante famille de prêtres, Tescelin, ainsi que le voulait la tradition, avait parcouru le monde pendant huit ans.
Huit années au cours desquelles il avait appris que l'on pouvait habiter sur des terres, marcher pendant des jours sans voir l'océan, où il avait rencontré des hommes et des femmes qui n'étaient pas ses sujets, des femmes dont certaines l'avaient trouvé plaisant… mais, à son retour, à quelques jours de son mariage et de sa prise de fonction, on lui avait enfin présenté celle qui lui avait été fiancée à la naissance : Opaline.
De dix ans sa cadette, cette première rencontre avait scellé son cœur sans que personne ne sût vraiment ce qui avait séduit Tescelin.
Deux années passèrent et les rumeurs au château affirmèrent aux oreilles indiscrètes que la jeune épouse n'entendait pas être touchée par son seigneur. On mit cela sur le compte de la jeunesse de la Dame dans un premier temps et quelques courtisanes espérèrent s'assurer une place de choix, mais nulle n'obtint le titre convoité de maîtresse du seigneur.
Deux années s'écoulèrent encore et on en vint à parler d'impuissance, de la probable impossibilité que Tescelin ait un héritier. Les membres de la famille d'Ambray proches du trône se mirent à spéculer avec joie sur leurs charges futures et regarder leur fils aîné avec les yeux qu'on poserait sur un futur seigneur.
Et la vie continua au palais. Opaline n'avait jamais été d'une nature exubérante et, au fil du temps, la mélancolie devint sa compagne, redonnant espoir aux courtisanes qui rêvaient à un avenir de choix. Mais Tescelin, isolé dans le travail que lui demandait sa cité, carrefour marchand de trois continents et halte nécessaire à tout navire qui souhaitait franchir les océans, se consumait lentement sous le regard lointain de la Dame qui ne lui adressait que quelques phrases lors des repas et ne le voyait jamais le reste du temps.

— L'accès aux ponts est interdit, aboya l'ouvrier secoué par les vagues.
Les mains prises dans les immenses nœuds qu'il tentait de consolider, il avait aperçu la fine silhouette du coin de l'œil et il lui paraissait insensé que quiconque enfreigne des règles élémentaires de sécurité. Il tourna la tête pour mieux distinguer celui (ou celle) qui s'avançait et ses mots moururent dans sa gorge.
La broche d'or et de rubis qui tenait le manteau de l'arrivant ne laissait aucun doute sur son identité malgré la faible visibilité dans cette tempête.
— Madame, bafouilla l'homme trempé, désireux de s'excuser au plus vite, je ne vous avais pas reconnue, je suis désolé.
La Première Dame leva la main, en signe d'apaisement, mais continua d'avancer sur le pont, passant au-dessus de l'ouvrier qui la regarda s'éloigner, stupéfait.
Cette partie du pont supérieur mesurait plusieurs mètres et Opaline, Première Dame d'Ambray, l'avait entièrement franchie. Devant elle, un large escalier remontait vers la ville tandis que quelques marches plus étroites menaient au pont intermédiaire. Elle ajusta soigneusement son manteau autour de ses épaules et de sa gorge et resta là, immobile, un long moment.
La mer se déchaînait sur les larges ponts de bois, les recouvrant au fil des vagues, et quelques ouvriers, de loin en loin, solidement amarrés, inspectaient les traverses à la lueur de lanternes, guettant le moindre signe de faiblesse de l'édifice. Là-haut, chacun était chez soi, au sec, derrière les volets fermés comme les y obligeaient les jours de tempête.
Opaline ne s'était pas attachée aux cordes et seule sa main délicate la retenait à la rampe. Que la mer l'emporte ? Après tout, pourquoi pas… Qu’est-ce qu’il y avait au-delà des flots, au-delà de l'eau, de la tempête et des vagues, là d'où venaient les navires marchands ?
Elle sentit, plus qu'elle n'entendit, qu'on s'approchait d'elle et elle se retourna vivement. Comme l'ouvrier un peu plus tôt, elle lança :
— L'accès aux ponts est interdit.
C'était un homme qui s'avançait et elle le reconnut aussitôt. Grand, large d'épaules, le visage fin, les cheveux longs, lisses et blonds, tressés, vêtu à la dernière mode du continent (disait-on au palais), le marchand suscitait toutes les curiosités.
Il travaillait avec la cité d'Ambray depuis cinq ans déjà et il avait su apporter, au milieu des basiques tonneaux de farine, de sucre et autres légumes séchés, une livraison de fruits exotiques, de viandes nouvelles et de riches tissus, devenant lui-même l’un des trésors de la ville.
— Que faites-vous ici ? demanda Opaline sèchement. Vous connaissez les lois de la cité !
— N'y voyez nulle offense, Dame Opaline, mais je vous cherchais.
La jeune femme crispa sa main sur la rampe de corde.
— Si l’endroit est mal choisi, nous nous retrouverons à votre convenance, poursuivit le marchand.
Il avait plusieurs noms et les utilisait au gré des ses clients, collègues et interlocuteurs, mais, à Ambray, on l'appelait simplement le Marchand.
— Que voulez-vous ? questionna Opaline.
— Je me trouvais au palais, pour quelque livraison, quand une de vos servantes m'a parlé.
Il fit une pause et fixa intensément la Première Dame dont les yeux farouches brillaient étrangement.
— Que voulez-vous ? répéta la jeune femme.
— On m'a dit, commença prudemment l’homme, que vous souhaitiez franchir la mer et découvrir le monde au-delà de ses flots.
Sa main décrivit un demi-cercle pour désigner l'étendue d'eau, immense, infinie, sur laquelle reposait la cité d'Ambray. Le visage de la Première Dame se crispa et elle détourna les yeux. Le marchand perçut un soupir ou un léger sanglot malgré les bruits de la mer furieuse et attendit. Les secondes qui suivirent lui semblèrent une éternité, mais, enfin, Opaline se retourna vers lui, son visage recomposé et froid.
— Que me voulez-vous ? redemanda-t-elle.
— Je peux vous assurer d'une escorte qui vous permettra de traverser les continents et de regagner Ambray en toute sécurité lorsque vous le souhaiterez.
La Dame partit d'un éclat de rire nerveux.
— J'oubliais que vous vous vantiez de pouvoir tout vendre… Ainsi, vous pourriez me donner quelques instants de vie hors de cette prison ?
— Si tel est votre souhait.
Le marchand se tut et quelques secondes s’écoulèrent encore.
— Quel est votre nom, marchand ? le surprit-elle.
— Les miens me nomment Luilem.
— Luilem.
Elle répéta ce mot comme pour en éprouver les sonorités. Enfin :
— Luilem, vous savez que ma place est ici et que je n'ai nul droit d'en partir. J'appartiens à cette cité qui me verra mourir.
— On raconte que votre époux visita les continents afin de s’instruire avant de régner avec sagesse sur la Cité. Puis-je, madame, croire qu'un tel voyage fait partie du chemin qu'une souveraine doit également suivre ?
Tandis que le marchand parlait, Opaline le fixait dans les yeux, son visage ne trahissant nulle émotion.
Luilem, n'ayant pas été interrompu, continua, arguant sur les connaissances politiques et sociales qu'apporteraient des jours de voyage, insistant sur la sécurité de l'expédition, Ambray pouvant financer une escorte digne de ce nom. Malgré sa pondération naturelle, l'homme s’enflamma en décrivant son projet. Démonstrateur de talent, il proposait la liberté – une liberté bien artificielle – à l'une des plus grosses fortunes de ce monde et c’était un défi qui pouvait asseoir sa renommée.
Quand il eut fini, un éclat étrange passa dans le regard de son interlocutrice dont la voix claire lâcha simplement :
— J'en parlerai à mon époux.
Elle s'en fut. Un léger sourire flotta sur les lèvres de l'homme.

Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis sa rencontre avec Luilem et Opaline ne cessait de penser à lui. Pour ce qu'il lui avait laissé entrevoir, évidemment, mais aussi pour la voix chaude qu'il avait en lui parlant, ses yeux sombres fixés sur elle. Elle n'avait qu'à fermer les paupières pour l'entendre à nouveau et le voir, debout devant elle. Il lui parlait de liberté, de contrées au-delà du mur froid de la mer qui délimitait sa prison.
Un nouveau soir tomba et la Dame s'enroula dans un ample manteau. Le palais était au centre de la Cité et l'on disait qu'il était le cœur du monde. Aussi, les cartes et atlas le prenaient-ils comme référence puisque le peuple voyageur et marchand avait établi les normes de la géographie quelques centaines d'années auparavant.
Opaline franchit les enceintes du château et se dirigea vers les quartiers Nord, lieu de vie nocturne où se réunissaient les étrangers, où se concluaient contrats et échanges. Mais bien que l’endroit ne rassemble pas les couches les plus aisées de la population, nul danger ne guettait la fragile souveraine. En Ambray, le crime était sévèrement puni, rien ne devant troubler l'équilibre de la communauté fermée, seule et isolée sur son navire immobile de plusieurs kilomètres de long.
Le Marchand descendait toujours à l'Auberge du bois qui sauve le monde (le nom étant nettement plus court dans la langue chantante d'Ambray). Opaline, le visage dissimulé sous une ample capuche, ne portant aucun bijou qui aurait pu indiquer son rang, pénétra dans la salle commune et avisa immédiatement Luilem. Il était à une table d'une dizaine d'hommes. Chacun était vêtu à une mode différente, mais leur agitation était la même. Ici, seul l'argent comptait et tout se vendait.
La jeune femme resta quelques secondes immobile, à proximité de la tablée, et, comme elle s'y attendait, le Marchand remarqua sa présence et sut qui elle était. Il s'excusa auprès de ses collègues d'un signe de tête et vint vers elle. Lui offrant son bras, il l'entraîna à une table isolée par un pan d'ombre.
— Madame, je suis honoré de vous revoir, commença-t-il et une lueur étrange passa dans son regard sombre.
— Je souhaite que vous rencontriez mon mari et que vous lui exposiez les détails de votre offre et les garanties dont vous l’assurez, expliqua Opaline.
Sa voix douce et posée contrastait avec ses mots impersonnels.
— Vous m'indiquerez, continua-t-elle, un itinéraire qui ne m'éloigne pas plus de deux années de ma Cité. Je souhaite voir les contrées les plus civilisées, celles où le commerce et la technologie assurent le confort du peuple.
— Je ferai à votre convenance, madame, assura Luilem qui ne la quittait pas des yeux. Vos souhaits sont mes ordres.
— Bien. Une servante viendra vous chercher pour que vous soyez reçu au Palais.
Et la Dame s'en fut, ombre légère glissant à travers la salle enfumée et bondée maintenant, puis à travers les larges rues de la Cité.

Tescelin leva les yeux de son travail, surpris de sentir une présence dans son bureau à cette heure tardive. Éclairée par la lune pleine qui brillait derrière les vitres colorées, Opaline se tenait debout devant lui. Elle n'était jamais venue jusqu'ici, quittant rarement ses propres appartements.
— Madame ? s'étonna le seigneur.
— Je souhaitais vous entretenir, mon ami, mais peut-être le moment est-il mal choisi ?
— Le moment ne peut être mal choisi, madame, je ne vis que pour vous servir.
— J'ai parlé au Marchand, celui qui promet à chacun de combler ses rêves et souhaits.
Tescelin ne répondit pas, mais garda les yeux sur son épouse, l'assurant de son écoute.
— Luilem le Marchand, puisque tel est son nom, se propose de m'emmener pour un voyage de deux ans hors de cette...
Elle se reprit :
— ... hors de la Cité.
— Votre place n'est pas à l’Étranger, commença le souverain, empli du discours officiel, mais il vit les larmes poindre dans les yeux de son épouse et le reste des paroles convenues ne put franchir sa gorge sèche.
— Je comprends, répondit froidement Opaline qui n'avait pas noté le changement de ton. Cette Cité est ma demeure et sera mon tombeau, il en sera fait selon votre volonté.
Elle se retourna, se dirigeant vers la porte pour sortir.
— Madame, la rattrapa Tescelin, j'ai voyagé hors d'Ambray afin de me former et je ne vois pas d'objections à ce que notre souveraine suive le même parcours.
La main d'Opaline, déjà sur la poignée, se crispa sous l'émotion. Elle se retourna lentement, le temps que son visage soit à nouveau lisse et se composa un sourire.
— Je vous remercie, Tescelin.
— Madame, oserai-je, commença le seigneur, mais sa voix se brisa.
— Oui ?
Le souverain balbutia, hésita puis, baissant les yeux pour ne plus voir le regard froid posé sur lui, lança :
— Si deux ans doivent nous séparer, me permettrez-vous de toucher votre peau et d'en garder le goût sur mes lèvres, que ce souvenir m'aide à vous attendre ?
Il sursauta car il sentit la main de la Dame sur son épaule, elle était tout contre lui.
— Monsieur, je vous appartiens et votre volonté guide ma vie.
Les mots ne contenaient aucune chaleur et Tescelin ne releva pas la tête pour que ses larmes restent cachées.

Opaline ouvrit les yeux. La chambre n'était que faiblement éclairée par le reflet des lumières de la ville.
Elle se redressa pour s'asseoir et fut surprise d'entendre une respiration régulière à son côté. Se tournant, elle regarda son mari qui dormait. Son visage était étrangement paisible. Le clair de lumière soulignait ses longs cheveux bouclés et sa barbe rousse.
Elle ne l'avait jamais vu ainsi, mais elle le regarda avec tendresse. Il s'était montré à elle fragile et délicat et avait rapidement chassé toutes ses craintes de ce premier contact.
Elle ferma les yeux pour se souvenir des mains qui avaient caressé son corps, ses jambes, le bas de son dos et de la sensation étrange, nouvelle, lorsqu'il l'avait prise enfin alors qu'elle laissait tomber ses dernières défenses et que son corps s'offrait à lui.
Quelques minutes s'écoulèrent puis elle se leva sans un bruit, ses pieds froids se glissant dans les mules au pied du lit et elle s'enveloppa d'une fourrure. Elle alla à la fenêtre. La ville était si paisible. Comment avait-elle pu vivre si longtemps dans cette prison étouffante ?
Puis, au loin, sur les quais nord, elle crut apercevoir la silhouette de Luilem quoiqu'à cette distance ce pouvait être n'importe qui. Son cœur accéléra et des émotions contradictoires affluèrent à son esprit. Après tant d'années, elle se sentait vivre enfin : sa rencontre avec Luilem, cette nuit passée avec Tescelin qui, en lui ôtant sa virginité, l'autorisait également à partir…
Prise d'une soudaine inspiration, elle se vêtit rapidement et, toujours sans bruit, sortit du palais. Silhouette légère, elle traversa rapidement la première enceinte et prit les escaliers qui descendaient vers les traverses pour parcourir la ville et ressortir dans les quartiers nord.
Mais, avant qu'elle eût besoin de remonter vers la surface, elle vit le marchand qui l'attendait au pied de l'escalier. Émue ou excitée, elle s'arrêta à quelques pas de lui.
— Bonsoir, la salua Luilem en s'inclinant respectueusement.
Elle répondit simplement :
— Soyez prêt à partir, Marchand, je le suis.

Comme il convenait, le départ de la Première Dame fut l'occasion de festivités importantes dans toute la Cité. Aucune épouse digne de ce nom ne serait partie ainsi, mais Tescelin avait déclaré que, comme il l'avait fait, sa femme se devait de découvrir le monde avant de régner sur Ambray avec sagesse et connaissance et personne ne songeait à contredire celui qui, désormais, passait pour un peu « différent ». Il restait un bon seigneur et chacun se chargeait de lui imaginer un successeur digne de son héritage.
Deux jours et deux nuits agitèrent la ville. On mangea, commerça, rit plus que de coutume et les servantes du palais s'affairèrent à rassembler les effets de leur Seigneurie.
Puis, au matin du troisième jour, une escorte emmena la Dame sur les quais où l'attendait, prêt à appareiller, l'immense Vague de l'Est, puissant navire du Marchand.
Alors qu'elle allait embarquer, Tescelin prit les mains d'Opaline entre les siennes :
— Madame, je sais que ce ne sont pas des adieux, mais ces mois sans vous seront les plus longs de mon existence et l’attente de votre retour réchauffera mes pensées.
— Merci, monsieur, répondit simplement la souveraine, esquissant un sourire si léger que son époux ne le vit pas.
Et elle embarqua.

Le navire s'amenuisait sur l'horizon et Tescelin sentit son cœur se serrer ; il savait qu'il ne reverrait jamais son épouse tant aimée.

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