samedi 7 avril 2018

L'héroïne n'a jamais quarante ans

9.300 signes


En général, l’héroïne a... quinze ans, comme Juliette ? Elle est pure, pleine de promesses... La vie lui sourit... si elle évite de tomber sur Roméo.
Seize ans ? Dix-huit ans ? C’est Buffy ! Elle combat les vampires. Elle est forte. Puissante. Et maligne, ce qui ne gâche rien. Elle a des amis, elle se tape de superbes vampires.
Trente ans ? C’est Bridget ! Elle est encore célibataire, mais, cela ne fait aucun doute, elle va rencontrer un bon parti avant la fin des deux heures réglementaires de film.
Elle a vingt ans ou trente ans. Fleur prête à s’épanouir, pleine de promesses, d’aventures à venir, ou fleur qui s’épanouit, qui va rencontrer l’Homme de sa vie...
L’héroïne n’a jamais quarante ans.
Je regarde mon reflet dans le miroir de la salle de bain et je me trouve encore jolie. Ma peau est lisse, mes cheveux blancs se cachent sous la teinture noire.
L’héroïne n’a jamais quarante ans. Statistiquement, en fait, j’aurais dû mourir avant vingt-cinq ans. C’est le lot des Élues. On a un pouvoir, pour un moment donné, c’est intense, c’est puissant, mais ça ne dure pas.
J’imagine que c’est ce que Shakespeare voulait nous dire : l’amour de Juliette ne peut être beau que parce qu’il ne dure pas. Vous aimeriez voir Buffy, à quarante ans, le ventre ramolli par ses grossesses, vous expliquer pourquoi elle n’arrive pas à gérer ses deux ados qui lui demandent, à intervalles réguliers, qui est leur papa ?
À vingt-cinq ans, je n’aurais plus dû être de ce monde, mais j’ai toujours eu du mal avec les règlements et les statistiques. Je n’avais pas envie de mourir même si, pour un super-héros, il n’y a pas de fin plus digne que de mourir au combat. Je n’avais pas envie de mourir, j’avais envie de voir l’an 2000 et son bug, j’avais envie d’être maman, j’avais envie de voir la fin de Buffy, j’avais envie de...
Alors j’ai passé un pacte. Avec un démon.
Dit comme ça, ça a vraiment l’air de craindre : une héroïne ne vend pas son âme à un démon ou un truc du genre. Mais, en fait, ça ne craignait pas du tout. Daemon (appelons-le ainsi, c’est le nom sous lequel je le connais, mais j’imagine qu’il en a de bien plus compliqués) n’est pas un démon puissant et retors, qui rêve de dominer le monde ou un autre truc bien plus flippant.
Comment nous nous sommes rencontrés ? Cela pourrait faire l’objet d’une histoire à soi tout seul, j’imagine. Le point important est que nous avions quelque chose à échanger. Daemon rêvait de se faire une sorcière ou n’importe quelle autre super-héroïne. Moi, je ne voulais juste pas mourir. Il y a des choses bien plus dégradantes, je vous garantis, que de s’envoyer en l’air avec un démon en mal d’exotisme.
Bref, j’ai couché avec Daemon pour mes vingt-deux ans. Et je suis arrivée à vingt-trois.
J’ai couché avec Daemon pour mes vingt-trois ans. Et je suis arrivée à vingt-quatre.
Puis une petite voix intérieure – appelons-la « instinct de survie » – m’a soufflé qu’il était temps pour moi de tirer ma révérence avant que quelqu’un se demande pourquoi l’héroïne avait survécu une ou deux fois de trop.
J’ai couché avec Daemon et il m’a fait disparaître : un autre pays, une autre vie. Et je suis arrivée à vingt-cinq ans.
J’avais besoin d’un toit, évidemment, d’un travail...
Alors j’ai couché avec Daemon et j’ai eu un appart, un job, quelques économies...
Un jour, j’ai commencé à me sentir mal : j’avais des nausées, toute la nourriture me dégoûtait, j’avais le sentiment que j’allais mourir... Je suis allée voir un médecin : j’étais enceinte.
J’étais jeune, OK, mais pas une inconsciente qui couchait souvent et sans prendre de précaution. En réalité, j’étais si heureuse de porter ce bébé que je n’ai pas cherché à me souvenir s’il y avait eu un accident de préservatif, un dérapage...
Élever un enfant seule, ça n’a rien d’évident... sauf quand vous avez un démon comme baby-sitter.
Quoi ? Cette folle, qui couche avec n’importe qui et ne s’en souvient pas, a confié son bébé à un démon ? C’est ce que vous vous dites ?
En réalité, ça ne marche pas comme ça.
Daemon était là quand je suis rentrée de la maternité. Il a fait les courses, a mis la machine à laver en route, m’a pris le bébé des bras quand je me suis mise à pleurer parce que Bébé pleurait et que je ne savais pas pourquoi.
Tout a été si naturel que, au fil des années, j’ai laissé Bébé à Daemon quand j’avais envie de sortir, d’aller au ciné, de me faire un resto... avec des copines ou un petit ami.
Daemon ne posait jamais de questions et je ne me posais pas la question de ses motivations. Pourquoi un démon, certes mineur, mais pas manchot, traînait-il avec moi ?
Quand je n’avais pas de petit ami, je couchais avec Daemon. Pas spécialement parce que j’avais besoin d’un nouveau lave-vaisselle ou de changer la voiture, mais par... habitude ?
Ne soyez pas dégoûté. Daemon est un démon, mais pas un idiot. Lorsqu’il conclut son pacte avec moi, il avait bien l’intention que je lui donne du plaisir. Pour s’en assurer, il m’apparaissait toujours sous des formes humaines et plaisantes. Il variait en fonction de ses humeurs, mais il était toujours désirable. Du coup, vous vous dites que je ne suis peut-être qu’une fille facile, un brin chaudasse, excitée par le changement... mais le sexe, ça se passe aussi dans la tête : il avait beau changer d’apparence, je savais que je couchais avec le démon qui m’avait maintenue en vie au-delà de la DLC. Puis, un jour, j’ai oublié le pacte pour ne plus voir que le tonton qui emmenait mon fils au parc ou manger une glace.
Mon Grand rentrait à l’école maternelle quand je me suis à nouveau sentie mal. Cette fois, au lieu d’aller directement voir un médecin, je me suis arrêtée dans une pharmacie pour y acheter un test de grossesse. Ben, oui, les mêmes causes ont les mêmes effets.
Là encore, j’aurais dû m’interroger : avais-je été avec un garçon en particulier aux dates présumées de conception ?
Je me suis vraiment posé la question quand Grand est entré dans l’adolescence. Mes deux fils grandissaient normalement. Ils étaient magnifiques à mes yeux, évidemment, mais rien ne les distinguait vraiment des autres enfants.
À l’adolescence, les traits se marquent et il a bien fallu que je me rende à l'évidence. Il n’y avait pas eu d’accident de préservatif ou d’oubli ou... Mes seuls rapports non protégés avaient été avec Daemon. Pourquoi prendre des précautions avec un démon ? Ils n’ont pas de MST. Produisent-ils des spermatozoïdes ? J'aurais bien dit « non »...
Quoique j’ai toujours prétendu le contraire à mes fils, je sais qui est leur père. Si le doute était encore possible, leur grande ressemblance le dissipe : je n’ai pas eu de rapports avec le même humain dans l’intervalle de trois ans qui sépare leurs naissances.

Un jour, Grand a eu quinze ans. Quinze ans.
C’est l’âge auquel de vieux messieurs sinistres sont venus me trouver pour m’expliquer que j’étais une sorte d’Élue, une Élue qui leur servirait d’arme et ne verrait jamais ses vingt-cinq ans.
Est-ce une intuition ou simplement la superstition qui m'a mise en garde contre les chiffres ronds ?
J’avais quarante ans, Grand en avait quinze et j’ai eu ce sentiment terrible qu’il allait se passer un truc important, le genre de truc important qui bouleverse une vie à jamais.

Je vais souvent à la bibliothèque municipale. Je traîne dans les rayons, curieuse, et je peux vous affirmer qu'il n'y a aucun manuel sur L'Adolescence, ce cap difficile quand on est l'enfant d'une sorcière et d'un démon.
Je ne me souviens pas vraiment si, ado moi-même, j'avais été heureuse ou malheureuse. Je me souviens juste d'un bouillonnement, de beaucoup d'adrénaline, de combats épiques, de grandes déclarations d'amour... jusqu'à ce moment clé où vous n'êtes plus une enfant. Brusquement, vous avez davantage envie de vivre que de remplir votre existence d'évènements vraiment trop cools.
Or donc, un soir, Grand est rentré du lycée. Là, le cœur battant, la voix tremblante, je me suis dit qu'il était temps qu'on parle. J'ai tout déballé devant les yeux écarquillés de son petit frère qui n'aurait manqué le spectacle pour rien au monde.
Je leur ai raconté d'où je venais, comment avait été ma vie avant eux, qui j'avais laissé derrière moi et que, oui, bien sûr, ils avaient des grands-parents, mais qui devaient me croire morte, que Daemon était probablement leur père et que, de toute façon, je n'étais en vie qu'à cause de lui, que...
Petit m'a interrompu plusieurs fois, me pressant de questions à chaque étape de mon récit, mais Grand restait silencieux, avec cet air un peu rêveur, absent, qu'il a en permanence. Quand je me suis enfin tue, prête à toute réaction, il m'a juste dit :
— Je sais.

En réalité, comme je devais l'apprendre, cela faisait deux ans que Daemon entraînait Grand, le préparait à une jeunesse probablement violente, « dans le doute » comme il lui avait dit.
Si j'avais eu envie de vivre plus que tout, maintenant que j'étais mère, j'avais encore davantage envie que mes enfants vivent. L'idée que Grand suive mes pas, combatte, risque de mourir, me parut insupportable.
Mais, quand on a quinze ans et qu'un grand destin vous attend, on a autre chose à faire que d'écouter les doutes et les jérémiades de sa vieille mère.
L'héroïne n'a jamais quarante ans. Parce que, quand on a quarante ans, on ne trouve plus du tout amusant de jouer les héros…

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