dimanche 1 avril 2018

Le Roi fantasque

16.200 signes
Cette nouvelle, écrite en 2010, est parue en 2015 dans Mythologica 4
et est au sommaire du recueil Les Dragonnets ne savent pas voler & autres récits d’à côté, aux Vagabonds du Rêve.

Elle est disponible aux formats PDF (8 pages) et ePub.


Le couloir n'est plus éclairé à cette heure tardive et les soldats avancent à la lueur de leurs bougies. Entravée par de lourdes chaînes, la Générale Alba Encyri les laisse l'emmener. La fatigue commence à avoir raison d'elle, la faim, l'humiliation... et, dans une partie très intime de son esprit, la pensée qu'elle n'est ici que parce que l'homme qu'elle aime – a aimé – l'a trahie. Par conviction politique ou pour quelques pièces d'or ? Elle n'en a aucune idée et elle sait que cela n'a plus d'importance. Au bout de ce couloir, ou d'un autre, il n'y aura que la mort et, avant cela, d'autres privations, d'autres humiliations...
Le petit groupe s'arrête devant une double porte beaucoup trop ouvragée, dans ce style qu'affectionnent les citadins d'Amlis, la capitale. Celui qui semble être le chef de cette escorte cogne à la porte et doit entendre qu'on lui ordonne d'entrer. Elle est poussée (ou traînée) et cille dans la lumière vive de la pièce où elle pénètre.
Dans un large fauteuil d'or et de cuir, un homme est assis et leur fait signe d'approcher. De taille moyenne et plutôt maigre, il porte de longs cheveux noirs en un catogan où sont glissés des fils d'argent et des pierres précieuses. Son visage est durci par un bouc et ses longues robes indiquent son appartenance aux mages pourpres. Alba reconnaît ce roi qu'elle n'a jamais vu et contre qui elle s'est battue six années durant, avant la trahison et la honte.

Alian III, le roi fantasque, fait signe à ses soldats de libérer la prisonnière puis de se retirer. Cela dure quelques minutes à peine, minutes pendant lesquelles la Générale, blessée depuis plusieurs jours dans sa fierté, se redresse, droite, fidèle à son rang, dépassant son souverain de plusieurs centimètres. Ils ne sont plus que tous les deux dans cette pièce immense qui n'est qu'une partie des appartements du roi.
— Te voilà donc, commente Alian.
Il ne semble pas pressé de parler ou de faire quoi que ce soit, il la regarde et Alba sent la fatigue revenir à la charge, dans ses bras et ses jambes, dans sa tête...
— Tu es si crasseuse, la salle de bain est par là.
L'homme désigne une porte. La conversation est incongrue, la femme hésite puis l'envie d'un peu de réconfort devient la plus forte.
La salle de bain, comme tout le reste, est immense. Un bassin alimenté en eau chaude courante lui tend les bras. Elle se défait du reste d'uniforme, sali et déchiré, qu'elle porte encore et se glisse dans l’eau. Sur le bord du bassin, des fleurs et des bougies dispensent un doux parfum. Est-ce un avant-goût du tendre départ vers une mort qui adoucira toutes ses peines ?
De longues minutes s'écoulent, elle détend ses membres, se répare. Son esprit semble sortir de l'engourdissement où il s'était maintenu depuis sa capture. Alian la regarde. Brusquement gênée, elle ramène ses bras devant sa poitrine, mais l'étrange roi lui tend une serviette. Elle sort du bassin et s'en enveloppe, sans un mot.
— Un repas t’attend à côté.
Aucun historien ne pourrait imaginer cette première rencontre entre la Générale Alba et le roi Alian. Dans ce pays saigné par la guerre civile, les deux personnages les plus marquants de ce conflit n'auraient dû se rencontrer qu'épée en main, l'un devant mourir pour que l'autre puisse enfin régner en paix, mais aucun historien n'a jamais su prédire les décisions d’un roi fantasque.

Le nœud de la serviette dont elle s'est enveloppée est lâche, mais la Générale a vite oublié sa pudeur. Elle est un soldat avant tout, un soldat bien plus préoccupé par ses forces que par l'idée qu'un roi quelconque lui regarde la poitrine ou le sexe. Elle mange la viande et le pain, les fruits. Tout semble délicieux après ces semaines d'emprisonnement. Et Alian semble bien plus regarder son visage, ses mains, son attitude, que ses seins. Elle a fini de manger, le roi lui tend une coupelle d'eau citronnée.

— Et maintenant ?
La voix d’Alba est rauque et lui écorche la gorge. Elle n'a pas prononcé un mot depuis sa capture.
— La guerre va s'achever. Tu en étais l'âme et ta capture a été fatale à votre misérable groupe de rebelles.
— Pourquoi suis-je ici ?
Le soldat ne se mettra pas en colère, cela serait vain.
— Tu es prisonnière jusqu'à l'issue totale du conflit. Ensuite, je te tuerai en guise de traité de paix, j'imagine.
— Je peux te tuer, là, simplement, en t'étranglant par exemple.
Alian hausse les épaules :
— Ce serait sans conséquence. Cet appartement est sans doute l'endroit le mieux gardé du royaume, tu n'irais pas bien loin. Mon frère est prêt à tout moment à prendre ma place. Je ne suis pas l'âme de mon pays, je suis remplaçable.
Le contrat est posé. Sans doute vaut-il mieux attendre la mort ici que dans la cellule froide dont on l'a tirée.

Les appartements du roi ne comptent pas moins de sept lits. On raconte que cela permet au souverain d'assortir sa couche à la maîtresse choisie, mais certains disent qu'il ne s'agit pas des plus belles femmes de la cour, mais des soldats de sa garde personnelle. D'autres avouent pourtant que personne ne connaît réellement la vie privée du roi fantasque.
En choisissant le lit dans lequel elle dormira, Alba comprend que les sept lits sont surtout orientés de manière à offrir sept vues différentes sur les appartements, les fenêtres ouvertes sur le jardin, la terrasse... Elle en choisit un d'où elle peut se plonger dans la voûte étoilée et ses paupières se ferment. Elle est propre et elle a mangé.

Le soleil est haut dans le ciel quand quelqu'un secoue Alba pour qu'elle se réveille. Une jeune femme se tient là, avec des vêtements propres et un petit déjeuner.
— Élise ?
La Générale reconnaît l'esclave. Élise habitait son village avant d'être capturée trois ans auparavant lors d'un raid des patrouilles royales. C'est pour ces gens, c'est pour elle, qu'elle s'est battue.
— Alba !
Les yeux de la servante s'emplissent de larmes et les deux jeunes femmes s'enlacent, cachant pour un moment leurs peines et leurs souffrances. Au fond d'elle, Élise a toujours pensé que les troupes d’Alba rentreraient un jour dans Amlis, conquérantes. Mais la guerre est finie.

Alian regagne ses appartements tard dans la journée. La Générale est assise près d'une fenêtre, immobile. Elle regarde le jardin, écoute les oiseaux chanter, respire le vent. À quoi songe-t-on quand on va mourir ?
Il lui fait signe de partager son repas. Elle pourrait le faire parler, savoir comment tout se finit dehors, même s'il a toutes les raisons de lui mentir. Cela n'a plus d'importance. Elle s'est trop battue, elle a trop espéré la victoire.

Une semaine va encore s'écouler. Alba se demande parfois quand elle va mourir et tous les jours lui semblent également idéaux pour se retirer enfin de cette vie.
Élise amène les repas et repasse en début de soirée avant le retour du roi. Elle change les vêtements, les serviettes. Et elle lui parle, de choses futiles, de sa vie d'esclave pas si mal traitée. Pour la prisonnière, la jeune femme est un véritable rayon de soleil.
Un après-midi, alors qu'elles discutent toutes les deux, Élise se penche vers Alba et leurs lèvres se touchent tendrement. Dans ces jours sans espoir, ce baiser est le plus beau qui soit pour le soldat à terre.
Alba répond à cette invitation, rend à Élise un baiser plus tendre, plus amoureux. Enlacées dans l'un des grands lits du roi fantasque, les deux prisonnières se caressent, se découvrent, apprennent à s'aimer.
Quand le roi revient, ce soir-là, un sourire flotte sur les lèvres du soldat vaincu. La Générale qui va mourir a de nouveau aimé après avoir été trahie. Elle ignore quel message les dieux ont voulu lui transmettre, mais elle sait maintenant qu'ils marchent à ses côtés, même dans les pires moments.

Le quatrième jour, quand Elise passe la porte, elle ne sourit pas comme elle le faisait la veille, et l'avant-veille. Elle n'a le cœur ni aux baisers ni aux caresses et Alba comprend, avant même qu'elle lui annonce :
— Nos derniers soldats se sont rendus et on dit que tu mourras ce soir.
— Pourquoi pleures-tu ? lui demande simplement la Générale en caressant sa joue mouillée.

Au fond, Alba a toujours pensé qu'elle mourrait sur un champ de bataille, par l’épée, et, même en sachant qu'elle n'a rien à se reprocher, elle se sent déshonorée. La nuit tombe, les serviteurs allument les bougies qui éclairent l'appartement.
Alian III n'arrive qu'après minuit. Alba attend une déclaration grandiloquente, une mise en scène à la hauteur d'une guerre civile de six ans, mais le roi fantasque fait simplement servir le dîner.
— Plus rien ne justifie que tu restes en vie, dit-il simplement lorsqu'ils ont fini.
Un soldat est toujours prêt à mourir, la Générale attend. L'homme tend la main vers elle et, étrangement, lui caresse les doigts. Puis il lui saisit le bras, délicatement, et la tire vers le lit le plus proche. Est-ce la proximité de la mort qui rend les choses sans importance ? Alba se laisse faire. Quand il l'allonge sur le lit, quand il la déshabille, quand il la caresse, quand il la pénètre. Elle pense à Élise, elle pense à ce joli lieutenant qui l'a vendue à leur ennemi. Une liste défile dans son esprit, perdant toute consistance, toute réalité, et le maigre roi, curieusement, lui donne du plaisir.
Il s'endort à ses côtés et elle reste de longues heures, les yeux ouverts sur le plafond. Pourquoi est-elle toujours en vie ?

Quand Élise lui porte son déjeuner, le lendemain, Alba n'ose pas la regarder dans les yeux. Son père se sentait-il ainsi lorsqu'il trompait sa mère ? Mais l'esclave attribue l'embarras de sa maîtresse à l'incertitude sur sa mort prochaine et ne lui tient pas rigueur de son attitude. Au contraire, elle comble le silence de paroles rassurantes sur leur peuple qui saura se rebeller à nouveau quand il aura retrouvé des forces et qui se nourrira du souvenir de sa courageuse Générale. Puis elle l'embrasse, la câline.

Est-ce une illusion ou les étoiles sont plus lumineuses, ce soir-là, éclatantes ? La prisonnière a laissé sa vie couler ces dernières semaines, mais Alba Encyri n'agirait jamais ainsi. Le roi regagne ses appartements et, pour la première fois, elle vient vers lui :
— Quand dois-je mourir ? demande-t-elle sans plus de formalités.
Alian III, le roi fantasque, la regarde étrangement.
— Soit je te tue, soit je t'épouse, répond-il après un moment. Je suis gagnant quoique je décide, mais la seconde issue serait une belle réussite politique.
— Je ne comprends pas.
Alba secoue la tête. Ce roi est fou, ce n'est un mystère pour personne, mais...
— Ton clan barbare ne connaît ni sage, ni seigneur, ni juge. Juste une armée. En tant que commandant en chef de cette armée, tu es le dirigeant naturel de ce peuple rebelle. Épouse-moi.
La Générale s'éloigne de quelques pas :
— Non ! s'exclame-t-elle sans réfléchir un seul instant.
Alian hausse les épaules et se dirige vers la salle de bain.
En proie à des pensées confuses, Alba se glisse dans l'un des lits, voulant trouver le sommeil, mais elle entend le roi ressortir de son bain, aller et venir dans les appartements. La nuit avance lentement, elle garde les yeux ouverts. Le jardin embaume. On est en plein été et, quand elle était enfant, elle allait dormir sur le toit de leur maison, avec les étoiles et les animaux nocturnes. Le matelas s'enfonce légèrement sous le poids du roi. Il a choisi le même lit qu'elle et il la touche délicatement. Elle se rapproche de lui. Sa mère lui disait toujours que rien n'avait d'importance les nuits d'été.

Assise sur Alian, Alba bouge doucement. Un vent chaud, qui rentre par les fenêtres ouvertes, lui caresse les épaules. Elle croit entendre, quelque part, que le vent est avec elle et que tout ira bien. Le maigre roi ne ressemble à aucun des amants qu'elle a connus. Il ne s'est jamais battu, n'a jamais souffert. Pourtant, il est là, sous elle, et cela lui semble si naturel. Il caresse ses seins, peut-être même lui sourit-il, elle n'en sait rien.
Elle penche son visage près du sien et glisse à son oreille :
— Quand vais-je mourir ?
— Seuls les dieux savent quand nous allons mourir, répond le souverain.

Élise est assise à côté d'elle, sur l'un des divans.
— Il m'a demandé de l'épouser, lui raconte Alba, sans trop savoir si elle n'a pas rêvé tout ça.
— Et tu as accepté ? demande l'esclave.
— Non ! s'indigne le soldat.
— Pourquoi ? Tu rêvais qu'un jour la guerre se termine et que tu épouserais un homme que tu aimerais, comme ce lieutenant qui t'a trahie ?
La Générale reste silencieuse.
— Morte, tu ne peux rien faire pour notre peuple, continue Élise qui prend ce silence pour un encouragement. Une reine peut nous aider.
Alba la regarde dans les yeux et lui prend les mains, les presse :
— C'est ce que tu veux ?
La servante sourit :
— Qu'attendais-tu de moi ? Que je te demande de ne pas épouser ce roi car je t'aime et ne te veux que pour moi ? Je ne sais même pas si nous nous aimons. Nous sommes deux prisonnières et la seule compagnie mutuelle que nous ayons. Je t'admire et te respecte. Mais...
— ... l'amour ne m'attend pas et ce mariage serait une bonne chose, finit Alba. C'est cela ?
— As-tu déjà trouvé l'amour ?
Le soldat secoue la tête.
— C'est une victoire que nous attendons de toi.

Alian regagne ses appartements lentement. Il n'a pas envie de tuer cette guerrière qu'il garde prisonnière. Pourtant, ce ne serait pas son premier meurtre et il s'agit d'une exécution. Légitime. Il pousse la porte et trouve la jeune femme, comme tous les soirs, le regard rêveur, absorbée par la contemplation du jardin. Ses longs cheveux violets tombent sur ses épaules. Elle se tient droite et il l'imagine à la tête de ses hommes, leur insufflant cette envie de se battre, de tuer, de gagner. Il pense à elle depuis le premier rapport de ses espions sur les activités des rebelles.
En entendant le roi entrer, Alba se tourne vers lui. Elle ne sourit pas, son visage n'exprime aucune émotion :
— Je veux bien t'épouser.
— Pourquoi ? questionne-t-il, surpris.
Elle élude d’un geste de la main. Elle ne répondra pas. Ils n'échangeront pas d'autres mots de la soirée.

— Tu resteras prisonnière jusqu'à ce que les vœux de mariage soient prononcés, explique le roi à sa nouvelle fiancée. Ensuite, ton honneur t'interdira de ne pas les respecter et tu seras donc libre d'aller et venir.
— Ma mère me disait toujours que la façon dont on traite son épouse annonce la façon dont on vivra.
— Je ne te manquerai jamais de respect, lui assure Alian.
Le regard d’Alba devient lointain :
— Quand j'étais enfant, raconte-t-elle, mon père était un époux infidèle. Ma mère était patiente et douce. Mais, un jour, elle en a eu assez. Il est rentré à la maison, il avait beaucoup bu et elle l'attendait avec l'un de ces lourds rouleaux qu'on utilise pour étaler la pâte. Elle l'a rossé, longtemps, puis elle l'a déshabillé et enchaîné. Elle l’a traîné, nu, dans les rues de notre village. Ensuite, elle l'a ramené à notre maison, a nettoyé ses plaies pour qu'elles ne s'infectent pas et m'a dit de la suivre. Nous sommes parties nous installer chez sa sœur.
Le roi fantasque frissonne, mais ne l'interrompt pas. Ainsi, ce peuple barbare est bien tel que ses précepteurs le lui ont décrit lorsqu'il était enfant. Un territoire entier, à l'abri des troupes royales, où les gens se font justice eux-mêmes, au gré de leurs humeurs. Et, pourtant, aux yeux de cette étrange fiancée, sans doute, sa mère avait fait preuve de clémence puisque la plupart tuaient les conjoints infidèles, sans autre forme de procès.
— Pendant une année, mon père est venu chaque soir, après son travail, apporter des offrandes devant la maison où nous habitions. Au bout d'une année entière, ma mère lui a enfin adressé la parole. Elle lui a demandé s'il avait enfin respecté ses vœux de mariage et, comme il a dit « oui », nous sommes retournées vivre auprès de lui.
— Pourquoi me racontes-tu cette histoire ? demande Alian.
— Je ne suis pas une femme d’intérieur, je n'utilise pas les lourds rouleaux des cuisiniers, répond simplement Alba.

Le roi regarde la barbare en se demandant pourquoi on le surnomme Alian le fantasque et non Alian le stratège.

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