samedi 7 avril 2018

Et si tu te libérais ce week-end ?

24.000 signes
Cette nouvelle, écrite en 2015, est au sommaire du recueil Les Dragonnets ne savent pas voler & autres récits d’à côté, paru chez les Vagabonds du Rêve.
Elle est disponible aux formats PDF (11 pages) et ePub.


Cela fait bien trois mois qu’il lui a demandé de réserver ce week-end. ‘fin, un week-end de trois jours complets puisqu’il passera la prendre dès vingt heures ce jeudi et qu’il lui a assuré qu’ils seront de retour dimanche dans la soirée. Elle a joué le jeu de la « surprise » et n’a posé aucune question sur leur destination. Elle sait simplement qu’elle n’a pas forcément besoin de sa carte d’identité ou de son passeport : ils resteront en France. Elle peut emporter son smartphone ou un ordinateur, mais il « l’invite à se débrancher du travail », il est préférable qu’elle ait une paire de baskets plutôt que des escarpins, un pull et une veste « bien chaude ». C’était étrange, mais finalement assez amusant de se laisser faire : Sonia, sa secrétaire, n’a pas fait de réservations, n’a rien programmé, a juste reçu la consigne de dégager ces trois jours entiers.
Mercredi soir, comme elle sait qu’elle finira probablement de travailler un peu tard le lendemain, elle prépare ses affaires : un petit sac « de week-end », elle ne veut pas se charger, mais ne souhaite pas non plus se trouver démunie. Les affaires de toilette, c’est toujours le plus simple : elle a tout en double. Elle attrape donc le nécessaire avec un certain automatisme.
C’est devant sa lingerie qu’elle se découvre soudainement embarrassée. Oh, bien évidemment, depuis deux ans qu’ils se… qu’ils se quoi au fait ? Se fréquentent ? Ce n’est pas vraiment le mot qui convient… Qu’ils ?
Depuis deux ans, il a découvert de nombreuses pièces de sa lingerie : des jours où elle était simple parce que telle était son humeur en se levant, des jours où elle était plus élégante ou clairement coquine — drôle d’expression, n’est-ce pas ? Pourquoi parle-t-on de « coquin » quand on fait référence à « sexuel » ? — parce qu’elle avait un rendez-vous un peu « spécial » en fin de journée… mais elle n’a jamais rien mis « pour lui ». Car elle n’a jamais pensé, un matin, en partant de chez elle, qu’ils se verraient ce jour-là. Sonia minute soigneusement son agenda chaque jour et jamais, non vraiment jamais, le nom de Richard n’y est apparu en terme galant. Le directeur du département juridique y est inscrit sous son nom de famille, à l’occasion de réunions et séminaires, d’entrevues et d’exposés.
Mais, à la fin de certaines réunions, certains soirs tard quand ils doivent terminer un dossier… En rêvassant devant son immense tiroir rempli de fines dentelles, Sarah, capitaine d’industrie, réalise que les choses ne se sont jamais faites qu’à son initiative à lui. Non pas qu’elle n’ait jamais eu d’étranges pensées en le croisant dans un couloir ou… mais c’est toujours lui qui donne un tour de clé alors qu’il est venu dans son bureau, c’est toujours lui qui la coince entre deux portes, alors qu’elle gémit plus qu’elle ne proteste…
Non, aucun matin elle ne s’est levée en songeant que, ce jour-là… et, à chaque fois qu’il a pu voir sa lingerie « coquine », elle était destinée à un autre. À qui elle n’avait alors plus le cœur de la montrer.
Elle esquisse un sourire ironique, se morigénant : combien de dîners a-t-elle subi « en vain » parce que, quelques heures plus tôt, ou même parfois quelques minutes, il l’avait serrée sur son bureau et qu’elle avait alors trouvé en comparaison bien fade le rendez-vous programmé ? Elle attrape les trois ensembles les plus indécents de son tiroir. Et trois plus simples parce que l’humeur est une chose bien changeante.
Petite jupe et bas ou jeans ? Elle prend « de tout » car, s’il faut des baskets… Le sac est prêt, elle n’aura qu’à l’attraper demain.
C’est la première fois qu’ils ont « rendez-vous ».

Jeudi soir, c’est pile à vingt heures qu’il lui envoie un texto : Suis garé en bas de chez toi.
Le tutoiement. Ce sont les sextos. Quand il la prend par surprise et lui murmure à l’oreille ce qu’elle ne répéterait jamais même à ses meilleures amies. Quand personne ne peut les surprendre.
Dans les méls qui se transfèrent, dans les réunions, dans les couloirs, Richard Gallois salue toujours fort respectueusement son grand patron, Madame Roberts, dont on sait, de notoriété publique, qu’il ne l’apprécie guère. Parce que, si quelqu’un est bien critique vis-à-vis de la direction, de la politique des ressources humaines — et ne le paie-t-il pas chèrement, lui dont la carrière a été bien plus difficile que n’importe quelle autre ? —, c’est le directeur des affaires juridiques.
La berline noire est garée devant la porte de l’immeuble. Quand Sarah sort, il bondit hors de la voiture pour lui prendre son sac, lui ouvrir la portière. Elle reste quelques secondes surprise, se laisse faire. Il serait donc galant ?
Finalement, elle est vêtue ce soir-là d’une petite robe noire, très courte, qui laissera au conducteur tout le loisir de contempler ses jambes s’il le souhaite. En se préparant, elle s’est rappelée que le regard qu’il porte sur elle, quand personne ne peut le voir, lui est juste affreusement délicieux. Elle se sent déshabillée, convoitée, désirée. Et c’est ce qu’elle aime lire dans ses yeux bleus.
Il lui sourit, s’installe au volant.

En réalité, ils n’ont toujours pas dit un seul mot, pas même « bonsoir » quand ils se sont retrouvés à vingt heures précises. Ils ont esquissé un signe de tête, un début de sourire, mais… se sont-ils jamais parlés ?
Oh, pour le travail, oui, ils échangent des mémos et des instructions, elle donne des ordres, il fait des préconisations. En pleine réunion, il lui a déjà envoyé des textos — « je te prendrai dès qu’ils seront tous partis » — ou lui a glissé dans l’oreille bien des propos tout en la saisissant fermement au détour d’un couloir désert, mais ils ne se sont jamais dit « bonsoir, comment vas-tu ? » ou « tu as passé une bonne journée ? » et n’est-ce pas ce qui conviendrait pour entamer la conversation alors que la route défile derrière les vitres teintées ?
Il regarde devant lui, il conduit, un sourire flotte sur ses lèvres minces. Elle a ôté ses ballerines et s’est assise en tailleur, elle contemple la nuit épaisse, les étoiles.
— J’imagine que je peux demander où nous allons sans gâcher l’effet de surprise maintenant ? finit-elle par dire enfin, pour rompre le silence.
— Oui, bien sûr, répond-il aussitôt. Ma famille a un petit chalet dans les Alpes, tout à fait isolé du monde et de l’agitation. L’endroit idéal pour ne pas parler boulot ou…
Il laisse sa phrase en suspens, comme s’il n’avait plus rien à dire. Elle attend quelques secondes et retente :
— Et, du coup, c’est plutôt un week-end… romantique ?
Romantique. Comme ce mot sonne étrangement dans cet habitable silencieux et douillet.
— Romantique. Ou juste un week-end entre potes, si tu veux, annonce-t-il. Ou… entre amis.

Amis ? Si elle ignore le qualificatif qui peut convenir à leur… relation ? « Amis » ne lui semble pas convenir du tout. Ils n’ont rien d’amis…
Tout a commencé il y a deux ans. Dans un couloir, dans un bureau. Elle le connaissait de nom, avait suivi sa carrière et ses prises de position syndicales, radicales. Ils se sont vus. Dès le premier regard ? Voilà qui sonne de façon si convenue et qui n’est autorisé que dans les histoires dégoulinantes de guimauve. Au premier regard, ils ont eu cette même envie, basique, évidente.
En réunion, il a noté qu’elle quittait toujours la pièce en dernier. Une vieille habitude à laquelle elle tient. Et, quoiqu’il n’aurait jamais fait ça en d’autres circonstances, en autre compagnie, comme un défi à ses propres façons, il a glissé un préservatif dans la poche intérieure de ses vestons. Il a attendu une réunion qui se termine trop tard, où tout le monde est pressé de s’en aller, impatient de retrouver son dîner, son lit…
Alors qu’elle rassemblait ses affaires dans sa serviette de cuir noir, il a verrouillé la porte double de la grande salle de conférence et s’est dirigé vers elle. Pas trop vite. Qu’elle ait largement le temps de lui dire « non » ou « mais que faites-vous ? » Qu’elle ait le temps de refuser, de s’indigner.
Il lui a laissé le temps et elle n’a rien dit. Elle l’a laissé venir vers elle et il ne saura jamais s’il a bien lu dans son regard parce qu’il se souvient y avoir vu exactement ce qu’il voulait : la même envie que lui, irrépressible, évidente. Tout proche d’elle, il a attendu encore quelques secondes. N’est-ce pas son patron ? Que se passerait-il si elle se sentait offensée ?
Puis leurs langues se sont mêlées, elle a resserré ses jambes autour de sa taille. Il a à peine descendu son pantalon sur ses genoux, attrapé le préservatif placé tout exprès dans sa poche…
Quelques minutes. Confuses. Brouillonnes. Quelques minutes qui resteront à jamais l’un de ses plus jolis souvenirs. Son parfum. La façon dont elle s’accroche à lui, haletante. Sa main dans ses cheveux.
Une confusion étrange et merveilleuse.
Ils se sont rhabillés sans se dire un mot, sans savoir s’ils se sentaient honteux ou ravis. Parce qu’il n’avait jamais caché ses désaccords avec la politique de la direction. Parce qu’elle n’avait jamais nié que, quoiqu’il fasse du bon travail, il lui était notoirement antipathique. Parce qu’ils savaient tous deux qu’ils n’avaient pas la moindre intention de raconter cet incident à qui que ce soit.
Quelques jours sont passés, elle a fait semblant d’oublier. Comme souvent, elle est partie un soir tard et il était à l’ascenseur en même temps qu’elle. Elle a compris qu’il l’avait attendue, elle l’a laissé appeler l’ascenseur. Contre un mur, dans les sous-sols du garage, à une heure où personne n’aurait pu les surprendre.
Sarah fouille sa mémoire, mais aucun de « leurs moments » ne lui semblent convenir pour ce qui désigne d’ordinaire une amitié.

Alors qu’elle rêvasse en passant en revue leur drôle d’histoire, il profite que l’autoroute est dégagée pour lui poser la main sur le genou. Elle se tourne vers lui et sourit, même s’il ne peut la voir que du coin de l’œil. Elle se réinstalle pour que la large main passe du genou à l’intérieur de ses cuisses et il joue le jeu, glissant les doigts un peu plus loin.
Ça n’est évidemment pas du tout prudent, mais il garde les yeux sur la route. Et qui n’a jamais fait ce genre de bêtise ? Il ne la caresse que quelques secondes puis repose les deux mains sur le volant. Il est plus que temps de rompre ce silence qui n’incite qu’au seul langage qu’ils connaissent dans l’intimité.
Il raconte un peu le chalet, pourquoi ses parents l’ont acheté sur un coup de cœur. Les Noëls sous la neige. Les nièces et neveux bruyants. Que son frère a eu la gentillesse de leur faire les courses pour les trois jours qu’ils vont y passer.
Ça n’est pas encore très personnel, mais c’est une première étape : l’autre aussi a une vie, une famille…
De Sarah, Richard sait déjà qu’elle est orpheline. C’est écrit sur sa page Wikipédia, dans les raisons pour lesquelles elle s’est retrouvée très jeune à la tête d’un empire. Mais c’est également écrit dans des magazines et journaux, en légende de photos d’elle avec ses chevaux, ses maisons de campagne ou sa dernière voiture de sport. Ou son dernier fiancé.
Bon, la conversation est définitivement très convenue, mais c’est une conversation.

Richard gare la voiture sur un chemin, devant un magnifique chalet, bien plus grand que ce à quoi la jeune femme s’attendait tout au long du trajet. La large bâtisse de bois et de pierre est entourée de fleurs, d’arbres bien taillés, pour ce que les phares acceptent de laisser deviner.
Comme le moteur est coupé, elle lui rend enfin sa caresse. Elle glisse sa main entre ses cuisses, il la regarde et sourit.
— Je te fais visiter et on monte nos affaires ?
La déco joue à fond son côté « chalet dans les Alpes ». Bois, larges baies vitrées. Dans l’immense séjour, des poufs et des sofas aux couleurs improbables se disputent l’espace. La cuisine américaine prend tout un coin et le reste du rez-de-chaussée est occupé par deux salles de bain. Cinq chambres à l’étage, le petit chalet familial a quand même un certain goût du luxe. Il lui montre « leur » chambre où son frère a pris le temps de mettre des draps propres et une couette bien épaisse.
Il est très tard, ils n’ont pas dîné. Il hésite quelques secondes, mais elle recule d’un pas et se colle contre lui. Ils ne sont jamais restés ensemble si longtemps tous les deux sans…

En deux ans, c’est la première fois qu’ils sont allongés là, dans un lit, sans se rhabiller en vitesse parce que quelqu’un pourrait frapper à la porte du bureau ou débarquer pour une raison ou pour une autre. Sur le dos, ils regardent le plafond sans le voir.
— Tu as faim ? Je prépare à dîner ? demande-t-il.
— Un dîner romantique à la fin duquel on s’embrasse et on fait l’amour avec des préliminaires ?
— Ou on peut se peloter devant un film d’horreur. On peut faire tout ce qu’on veut, on a trois jours avec tout sur place, loin du travail, sans besoin de sortir.
— Ce soir, je veux que tu me roules une pelle à la fin du dîner en me disant que cela fait longtemps que tu as envie de coucher avec moi, lâche-t-elle après quelques secondes.
— Cela fait longtemps que j’ai envie de coucher avec toi, mais je te le redirai au dessert.

Pour cette première soirée, finalement, la conversation a eu du mal à se rôder, c’est un peu trop nouveau pour eux. Alors ils ont vite mangé, l’ont fait avec des préliminaires très raccourcis, puis se sont pelotés devant un film d’horreur avant de s’endormir, épuisés, par la journée de travail, la route, le fait qu’il soit finalement vraiment très tard…
Au petit matin, quand le soleil les a surpris derrière les baies vitrées, il l’a réveillée pour qu’ils finissent leur nuit dans un bon lit moelleux, sous la couette. Toute ensommeillée, elle s’est blottie dans ses bras et, il ne sait pas pourquoi, il est ému.

Il la secoue doucement.
— Il est quelle heure ? demande-t-elle sans ouvrir les yeux.
— Onze heures.
Elle sursaute :
— Je n’ai jamais dormi aussi tard !
— Tu ne fais jamais la grasse matinée ?
— Non, répond-elle, étonnée, comme si c’était là la chose la plus incongrue du monde.
— Tu aimes prendre ta douche toute seule ou tu as envie qu’on te frotte le dos ?
Il n’a jamais fait preuve de tendresse avec elle. Il a toujours été plutôt… entreprenant, rapide… et ils n’ont jamais eu vraiment de temps à eux. Mais ça n’est pas vraiment lui. Oh, évidemment, il n’est pas amoureux d’elle, rien d’aussi naïf, ils ne se connaissent même pas vraiment, mais il souhaite être lui-même. Un lui-même qui a envie de lui frotter le dos, de lui sourire et de la regarder manger ce qu’il cuisine.
Son petit diable intérieur se rebelle et le trouve bien maniéré devant un grand patron dont il ne partage pas les méthodes et les attentes. Mais il n’en a que faire. À vrai dire, il la trouve si jolie…
— Je n’ai pas l’habitude qu’on me frotte le dos…

Distraitement, elle passe le doigt le long de la rangée de DVD. La bibliothèque est pleine de films, c’est assez bluffant : des films familiaux pour les soirs de Noël, des comédies romantiques, des films d’action, des classiques, de l’horreur…
— Y’a de quoi faire, remarque-t-elle pour manifester sa surprise.
— Pas de câble, faut s’occuper, répond-il amusé.
— Qui s’occupe de cet endroit ?
Elle songe à la bibliothèque devant ses yeux, évidemment, mais aussi aux autres rangées de bandes dessinées, de polars, de Bibliothèque Verte… aux fleurs soignées sur le devant de la maison, aux placards de la cuisine pleins de conserves en tout genre…
— Mon frère est très famille et, depuis qu’il a divorcé, il s’ennuie beaucoup les week-ends sans mômes.
— Ce n’est pas en s’enfermant dans un chalet perdu qu’il va retrouver quelqu’un ? s’étonne Sarah.
— Je ne crois pas qu’il veuille trouver quelqu’un.

Films, livres…
— Alors ça marche comment ? On se dit nos œuvres préférées et on en déduit si on est amis ou non ?
La question de la jeune femme peut sembler naïve, mais ne faut-il pas que l’un des deux la pose ? Elle a compris le sens de ce week-end très isolé : il lui montre une facette charmante, sans la pression du travail, sans la pression de l’extérieur. Il sait cuisiner, il peut lui frotter le dos sous la douche — et pas que le dos. Essaie-t-il de la séduire ?
Elle n’arrive pas à savoir si elle se sent flattée, tentée ou inquiète. Après tout, en deux ans, ils n’ont jamais rien eu à se dire, pourquoi cela changerait ? S’il découvre qu’il ne l’apprécie pas, pourquoi continuerait-il à débarquer dans son bureau et à la prendre à l’improviste ? Pourquoi risquer de changer ça ?
Elle aime savoir que, peut-être dans une minute, une heure ou un jour, il va brusquement être là, la coincer contre un mur, un bureau, une porte qu’il vient de refermer… Qu’il va soulever sa jupe trop étroite, qu’il va glisser sa main entre ses cuisses, qu’elle va protester tandis qu’il… Comme cette fois où elle recevait à dîner et qu’il est passé lui porter un dossier. Elle a demandé à ses invités, à ses amis, de l’excuser, lui a ouvert, l’a regardé. Et, alors que, quelques secondes plus tôt, elle écoutait des banalités politiques autour de la table de sa salle à manger, en le regardant, elle a eu juste envie… Elle est retournée auprès de la compagnie, s’est excusée qu’il lui fallait voir, avec son collaborateur, un document sur l’ordinateur du bureau. Puis elle lui a fait signe de la suivre.
Quelques minutes, le temps qu’il lui aurait fallu pour échanger avec un collègue. Quelques minutes de plaisir pur, sans discussion inutile, sans échange social vide de sens. Offerte. Où, un instant, elle a pensé que c’était une position bien étrange pour occuper un bureau. Où elle a retenu ses gémissements de peur qu’un invité ne l’entende. Où elle a trouvé extrêmement délicieux d’être dérangée.

— Et si nous n’aimons pas les mêmes films ? Si nos idées politiques sont à l’opposé ? Si…
— Et si l’on décidait plutôt que nous sommes amis et que, si nous divergeons sur un point ou des milliers, ce sera une bonne occasion de devenir tolérant aux défauts de l’autre ? réplique-t-il en la regardant droit dans les yeux.
— Je n’ai jamais eu d’amis… de cette façon, se défend-elle, gênée, rougissant probablement.
— Je n’ai jamais baisé mes patrons.

Elle n’a pas beaucoup d’amis. Elle ne sait pas bien si c’est sa nature ou non, mais son agenda est si plein que, le peu de fois où elle a du temps « pour elle toute seule », elle veut en profiter au maximum. Elle a toujours travaillé. Enfant. Puis quand ses parents sont morts et qu’elle s’est retrouvée à la tête de leur fortune, de leur empire. Elle ne prend pas réellement de vacances, mais elle est souvent sollicitée pour un séjour chez un partenaire commercial, un séminaire…
— C’est la première fois que « tu pars en week-end » ?
— On dirait…
Elle reste songeuse un moment avec cette idée.

Il est assez social, plutôt fêtard. Il aime les soirées entre potes et les soirées tout seul devant un bon film. Depuis deux ans, les quelques fois où il a commencé à draguer une fille rigolote ou mignonne, il n’est jamais allé jusqu’au bout. Il se tait quand il réalise ce qu’il va dire. Depuis deux ans, quand il a envie de baiser, c’est elle qu’il vient voir.
Il lui jette un bref coup d’œil et se rassure : elle n’a pas compris. Elle est sur la défensive depuis le vendredi après-midi. La soirée du jeudi, quand ils sont arrivés, claqués, a été juste géniale, mais, au fil des heures, elle a commencé à craindre qu’il ne veuille la séduire et, depuis, elle se sent menacée. Du coup, elle est surtout concentrée sur ce qu’elle dit, elle, effrayée de risquer de se livrer, de se dévoiler, et elle ne note pas ses faux-pas, quand il parle trop…
Elle ne veut pas d’un nième fiancé pour la couverture du prochain magazine qui viendra l’interviewer sur son étonnante réussite. Elle ne veut pas s’afficher avec l’un de ses employés, issu d’un milieu modeste, qui boit des bières le samedi soir avec d’autres cadres un peu aisés.

— Tu veux épouser une femme riche ?
À force que la pression monte, ça sort tout seul, comme une évidence. La nuit est tombée, mais il est encore tôt ce samedi. Ils ont été marcher au grand air, sont revenus affamés.
— T’ai-je jamais demandé une faveur parce qu’on couchait ensemble ? As-tu jamais favorisé ma carrière ? Il me semble qu’on sait tous les deux que tu m’as plutôt mis des bâtons dans les roues… non ?
Sarah se mord la lèvre. Oui, elle n’a pas toujours été très correcte avec lui, mais elle ne pourrait pas dire, honnêtement, si elle s’est vengée de l’attitude rebelle de l’employé ou si elle a tellement craint de faire du favoritisme qu’elle a péché dans l’autre sens.
— Tu n’es pas obligée de prendre mon amitié, tu sais ? Tu n’es obligée de rien. Je trouve que c’est agréable de regarder un film avec toi, de me balader… mais il n’y a aucune obligation.
Il n’est pas en colère, il est juste un peu déçu, peut-être même triste, mais le mot semble bien fort. Après tout, ils ne se connaissent que depuis, quoi, deux jours ?
Pour lui laisser de l’espace, il va dans la cuisine : ils ont faim, il faut bien qu’ils mangent. Elle reste plantée là, dans le séjour, le regarde s’affairer. Les minutes passent puis elle le rejoint.
— C’est trop compliqué, déclare-t-elle pour se donner une contenance.
— Ça n’est pas grave. Tu as envie de quoi ?
— Pour la vie ?
— Non, là, tout de suite. Pour le dîner. Un dessert ? Du vin ?
— Tout de suite, tu veux bien me baiser avant de t’apercevoir que tu ne me veux pas comme amie ?
Il la regarde, étonné. Quelque chose a changé. Elle a employé « baiser », mais il a entendu « me faire l’amour avec tendresse ». Oui. Il s’approche d’elle et l’embrasse. Doucement. Tendrement.
Oui, elle a demandé avec tendresse. Il l’embrasse, il la déshabille lentement. Pour la première fois, quand il la pénètre, elle n’a pas juste la jupe relevée et le chemiser ouvert. Elle est nue et il a pris le temps de la découvrir.

Ils sont blottis l’un contre l’autre, sur l’un des grands divans, nus sous une couverture épaisse. Il se sent bien, mais il a faim. Il ne sait pas trop la sensation qui l’emporte, mais il a décidé de ne pas bouger tant qu’elle ne lui demandait pas. Sa respiration est régulière, il réalise qu’elle est endormie et, bientôt, il s’endort lui aussi.

Ce soir, il la ramène chez elle et, demain matin, ils reprennent le chemin du boulot. Si de grandes déclarations doivent être faites, c’est maintenant.
— Je ne sais même pas si tu veux des enfants ! Et je ne veux pas me marier ! Je ne veux même pas te présenter à mes amis !
Il lui sourit :
— Et quelle différence ça fait avec les deux dernières années ?

La berline noire se gare le long du trottoir, juste devant la porte de son immeuble. Ils ont été incapables de parler tout le long du trajet. Il est temps qu’elle rentre chez elle, le délai est écoulé.
— Je ne veux pas que ça change. Tu vas découvrir que je ne t’aime pas et tu ne voudras plus me faire l’amour…
— Parce que tu m’aimais jusqu’à présent ?
Il plonge ses yeux bleus dans les siens et elle ne sait que répondre.
— Tu vas découvrir que tu ne m’aimes pas et…
— … et il y a des milliers de raisons que j’arrête de te baiser, je suis peut-être atteint d’une maladie incurable qui va me rendre impuissant dans les prochaines heures. Ou tu vas rencontrer l’homme de ta vie et ne plus vouloir que je t’approche. Ou alors, demain midi, à ta pause déjeuner, je passerai à ton bureau et te ferai l’amour. Tu n’auras pas le temps de manger et tu feras de l’hypoglycémie dans l’après-midi.
Surprise, elle rit.
— Aucune relation n’est écrite demain. J’ai passé un excellent week-end. Et je vais m’endormir comme un bébé en me repassant avec délice les images les plus érotiques de ces derniers jours.
Il lui pose un baiser sur la joue.
— Je ne veux pas t’épouser. Tu es une sale capitaliste. Ça m’excite juste de baiser le grand capital. Ou la plus jolie fille que je connaisse.

Alors qu’elle pose ses affaires dans l’entrée, son téléphone bipe : Et ça recommence à la première pause de quelques minutes que ta secrétaire aura oubliée dans ton agenda.
Elle ne sait pas pourquoi, mais elle sourit.

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