vendredi 27 avril 2018

Ce jour-là

7.800 signes 


Elle a réglé le radio-réveil sur 5:00. C'est certes un peu tôt, mais ce n'est pas non plus une journée comme les autres. La première chose, c'est la douche. Elle y reste un long moment, comme si c'était la dernière avant longtemps. Elle se shampouine, sent avec une pointe de regret les divers gels douche parmi lesquels, chaque matin, elle s'amusait à choisir.
Ensuite, c'est le cappuccino, élaboré dans cette machine qui a coûté bien trop cher, et un assortiment qu'elle a acheté hier soir avant de rentrer, pour l'occasion : des scones où elle va pouvoir glisser beurre et confiture, deux jolis muffins (un au chocolat et l'autre aux myrtilles), un minuscule brownie, terriblement fondant, deux croissants.
Elle prend son temps, le jour n'est pas encore levé et, par habitude, elle débarrasse ensuite la table et met son mug au lave-vaisselle, même si elle sait bien qu'il ne tournera pas. Puis elle s'habille : un jean parce qu'il n'y a décidément pas vêtement plus pratique, un T-shirt qu'elle a toujours adoré, sur lequel un ours en peluche rebelle brandit un énorme fusil. Et elle chausse ses DocMartens.
Elle ouvre les volets sur une nuit claire. Il n'y a pas un nuage et, dans le bâtiment qui lui fait face, des pièces commencent à s'éclairer. Le travailleur prend son petit déjeuner avant d'attaquer sa longue journée.
Elle ne peut s'empêcher de se demander ce qu'il conviendrait de faire si l'on vous annonçait que c'est le dernier jour. Vivre normalement et s'endormir paisiblement dans son lit, le soir venu, après un dîner en famille et un bon film. Ou dévaliser un supermarché et s'entasser dans une cave humide avec des tonnes de provisions. Ou fuir. Prendre un sac de voyage, le charger et partir le plus loin possible comme si on pouvait y échapper.
Au fond, conclut-elle, ce doit être terrible d'être mortel.
Tandis qu'elle suit le fil de ses pensées, elle avise l'iPhone posé sur le petit meuble de l'entrée. Elle l'a laissé allumé hier soir en allant se coucher. Elle le prend, est tentée de regarder, par habitude, si elle a reçu des mails, mais se ravise : pareil outil, c'est un lien vers les autres, un carnet d'adresses rempli de noms d'amis, de copines, de son chef, au bureau, qui se demandera pourquoi elle n'est pas venue aujourd'hui, avant d'avoir bien d'autres soucis en tête...
Aujourd'hui, il faut couper ces liens. Sans un regard vers les éventuels messages, elle éteint l'appareil.
Sur la table du séjour, elle étale le contenu de son sac à dos. Une lampe de poche qui marche sans pile, ça, c'est une bonne idée. Même si elle ne fonctionnera plus un jour, elle devrait être utile un certain temps. Un couteau suisse. Le paquet de mouchoirs en papier ? Bah, ça peut toujours servir. Aussi son passeport et l'argent liquide qu'elle a vidé de son compte à la banque. Ça prendra d'abord des allures de guerre civile et il faudra pouvoir se fondre parmi les gens, avant que la famine, les maladies... ne les emportent jusqu'au dernier.
Du mur, elle décroche le katana soigneusement rangé dans son fourreau. Les années ont passé et c'est toujours son arme préférée. Elle retourne dans l'entrée, jette un regard au manteau de laine noir qui attend sur le cintre. Et une bouteille d'eau ? Elle en prend une dans la cuisine et la rajoute au contenu de son sac.
Il est encore bien tôt. Finalement, ça n'était pas vraiment une bonne idée de se lever à 5:00.
Dans le séjour, la bibliothèque a des allures post-apocalyptiques : de grandes brèches laissées par les livres en papier qu'elle a descendus à la cave. Normalement, au début, le contenu de sa cave peut être épargné. Mais, pour les films, pour les jeux, sans électricité, ils ne serviront plus à rien.
Elle pourrait en regarder quelques-uns en attendant, tiens... mais si ça commençait et qu'elle doive couper en plein milieu ? Elle déteste les films interrompus. Au moins autant que le mauvais café.
En plus des livres, elle a mis dans sa cave des vêtements et des outils. On ne sait jamais.
Elle s'assoit sur le canapé et regarde les aiguilles de l'horloge qui tournent. Chaque seconde fait un petit bruit curieux et forcément répétitif. Une montre ? Ça peut être pratique au fond et elle a cette vieille montre gousset en or qui se remonte. Elle va la chercher dans sa boîte à bijoux. Et ses bijoux ? Elle les regarde les uns après les autres. Ça pourrait servir de monnaie d'échange, au cas où. Elle les empoigne et les glisse dans une petite poche intérieure de son sac.
Sur son bureau, l'ordinateur est éteint. Depuis des années maintenant, elle l'allume systématiquement tous les jours, lit ses mails, la presse, papote sur des forums...
Mais toutes ces activités impliquent des humains. Elle a bien fait d'éteindre son téléphone. Imaginez que ce qui a été un ami appelle dans l'affolement et la panique générale, voire lui demande de l'aide ?
Définitivement désœuvrée, elle se met à ranger. Ça lui permettra de vérifier qu'elle n'a rien oublié. Du coup, elle descend quelques autres trucs à la cave et remplit des sacs poubelle.
Il est 12:00.
C'est une heure idéale pour un rendez-vous, pour donner le signal.
La nature du signal n'a jamais été vraiment définie, mais il est admis qu'il sera reconnaissable partout. Un bruit affreux qui fera le tour de la Terre ? Des comètes qui plongeront depuis le ciel ?
Seule la date a toujours été fixée de façon définitive, il y a si longtemps...
La date ?
Un petit moment de panique lui fait jeter un coup d'œil inquiet au calendrier, mais la grosse croix rouge qu'elle a marquée est bien aujourd'hui.
D'habitude, à cette heure-ci, elle déjeune avec ses collègues à la cantine. Elle en aimait bien certaines.
Ne pas penser à elles. Ce serait vraiment une erreur.
Bon, elle va achever la pizza qui reste au congélateur. Et elle doit avoir une bière ou deux pour l'accompagner.
Elle finit de déjeuner, hésite à prendre son sac en descendant les poubelles, mais se dit qu'elle n'en a après tout pas pour longtemps. Elle remonte donc les escaliers quatre à quatre.
Et si elle ratait le signal ?
Elle lave soigneusement les vitres, fait la poussière sur toutes les étagères.
Elle range toute la penderie, les draps avec les draps, les serviettes de bain. Oh, tiens, elle avait complètement oublié cette robe adorable. Mais ça ne lui serait pas bien utile de l'emporter.
Il est presque 17:00.
Elle se sert un thé avec une boîte de shortbreads oubliée dans le fond d'un placard et que son grand nettoyage a fait ressortir.
Il est 18:00. La journée aurait plus vite passé en tchattant sur FaceBook. Mais comment, ensuite, supporter leur effroi quand ils se seraient rendu compte ?
Il est 20:00. Elle craque et allume la télévision. Les infos déballent des inondations, des guerres civiles, une grippe menaçante dans la bouche d'un ministre peu crédible. Son cerveau tente de s'échauffer : peut-être que cela a déjà commencé en fin de compte ? Ce n'est juste pas aussi spectaculaire qu'elle s'y attendait...
Il est 21:00. Le début des films est passé. Elle n'a pas encore osé fermer les volets, de crainte de louper un signal quelconque, mais la nuit est juste claire et silencieuse. Elle ne comprend pas et s'affaisse dans son canapé.
22:00
Elle est réveillée depuis 5:00, elle a envie de retourner sous sa couette.
Dans l'entrée, l'iPhone n'a pas bougé. Par réflexe, elle le prend et l'allume.
Les indicateurs de textos et de mails s'affolent : son chef, ses copines... ont dû essayer de la joindre toute la journée, inquiets... Que va-t-elle pouvoir leur raconter demain ? Il n'aurait jamais dû y avoir de demain...
Puis, au milieu des textos, l'un d'eux attire son attention :
Expéditeur : 666
Date : Aujourd'hui, 8:00
Message : Apocalypse reportée. Pensez à consulter vos mails pour nouvelles instructions.

Mais pourquoi n'a-t-elle donc pas pensé qu'ils utiliseraient des moyens normaux pour communiquer ???

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